Imaginez une vidéo où un chaton est torturé sur commande. Des clients paient pour choisir les sévices, et ces images circulent en toute impunité sur des messageries cryptées comme Telegram 1. Ce scénario cauchemardesque n’est pas un cas isolé, mais le reflet d’un fléau mondialisé qui prolifère sur nos écrans. En Suisse, pays doté d’une législation stricte sur le bien-être animal, nous ne sommes pas épargnés par ce contenu choquant qui traverse les frontières numériques.
Les réseaux sociaux sont devenus une vitrine paradoxale : un espace de sensibilisation, mais aussi un marché sordide pour la cruauté. Une coalition d’organisations, la Social Media Animal Cruelty Coalition (SMACC), a identifié plus de impliquant de la maltraitance animale sur 11 plateformes majeures en 2024 seulement 2. Loin d’être anecdotique, ce contenu est massif, organisé, et souvent très difficile à faire disparaître.
Cet article explore la réalité de cette maltraitance en ligne, son ampleur, les mécanismes qui lui permettent de se diffuser, et surtout, les limites des cadres légaux pour la combattre. Il s’agit aussi de comprendre ce que chacun peut faire, concrètement, face à cette violence qui heurte notre sensibilité et défie notre éthique collective.
L’ampleur d’un phénomène mondial et lucratif
Les chiffres récents donnent la mesure du problème. La coalition SMACC, qui rassemble 34 organisations de protection animale, a analysé des dizaines de milliers de liens signalés par le public en 2024. Ses données sont éloquentes : près de 90% des contenus signalés se trouvaient sur les plateformes de Meta (Facebook et Instagram) 3 2. Sur Facebook, un tiers des liens relève de la thématique dite de la « haine des singes » (monkey hatred), tandis qu’Instagram héberge principalement des vidéos d’« animaux sauvages comme animaux de compagnie » 3.
Cette cruauté en ligne ne se limite pas à des espèces domestiques. Elle menace directement la faune sauvage et des espèces protégées. Parmi les animaux identifiés dans ces contenus, on trouve des orangs-outans, des gorilles et des macaques – des espèces classées en danger critique d’extinction ou en danger par l’UICN 3.
Le pire est que derrière ces vidéos se cache souvent un commerce organisé. Des enquêtes ont révélé l'existence de réseaux sur Telegram où des clients paient – parfois plus de 1 000 dollars – pour commander et visionner des actes de torture spécifiques sur des chats 1. Cette monétisation de la souffrance crée un cercle vicieux : plus la demande est forte, plus la production de contenus cruels est incitée.
Les réseaux sociaux, des accélérateurs incontrôlés
Comment ces contenus parviennent-ils à circuler aussi largement ? Les plateformes sociales offrent une audience instantanée, des algorithmes qui peuvent promouvoir le sensationnalisme, et des fonctionnalités de messagerie privée qui compliquent la modération. L’étude de SMACC montre un décalage inquiétant entre les signalements et les actions des plateformes : en 2024, seulement environ un tiers des contenus signalés avaient été retirés au début de l’année 2025 3 2.
Face aux critiques, certaines plateformes réagissent. Telegram, par exemple, a indiqué avoir banni des groupes dédiés à la maltraitance de chats après en avoir été informé, et souligne utiliser une modération proactive et de l’intelligence artificielle pour bloquer ces contenus 1. Cependant, la rapidité avec laquelle ces réseaux se reforment ou migrent vers d’autres canaux rend la tâche extrêmement complexe.
Un autre problème est celui des vidéos de « sauvetage » mises en scène. Pour générer de l’engagement (likes, partages, dons), des individus créent de toutes pièces des situations de détresse pour un animal, qu’ils « sauvent » ensuite devant la caméra. Cette pratique, désormais interdite par les politiques de YouTube (depuis 2021) et de Meta (depuis 2023), persiste malgré tout 3.
Le droit face au défi du numérique : une lutte inégale
Sur le plan juridique, la répression de la maltraitance animale en ligne se heurte à plusieurs obstacles majeurs, même si l'arsenal législatif commence à évoluer.
La lourdeur du cadre transnational : Un acte filmé en Chine et diffusé sur un serveur basé à Chypre, visionné par un utilisateur en Suisse, relève de multiples juridictions. Comme l’explique une avocate spécialisée, poursuivre les auteurs est possible s’ils résident dans le pays, mais la coopération internationale avec les autorités locales reste un défi de taille 1. De plus, le simple fait de visionner ces vidéos n’est généralement pas une infraction en soi 1.
Des législations nationales qui se renforcent : Plusieurs pays ont récemment fait de la maltraitance animale en ligne une priorité. Le Royaume-Uni, avec son Online Safety Act (2023), et l’Union européenne, avec le Digital Services Act (DSA, en vigueur depuis février 2024), obligent désormais les grandes plateformes à retirer activement les contenus illégaux, sous peine d’amendes colossales 3.
Le cas de la Suisse : un cadre strict mais des limites face au numérique : La Suisse dispose d’une loi sur la protection des animaux (LPA) reconnue pour sa rigueur. Son principe fondamental est que nul ne doit causer à un animal des douleurs, des maux, des dommages ou une anxiété injustifiés, ni porter atteinte à sa dignité 4. Les infractions graves peuvent mener à une interdiction de détenir des animaux. Sur le terrain, la Protection Suisse des Animaux (PSA) joue un rôle clé avec son service de contrôle qui traite les signalements 5. Cependant, cette loi, comme beaucoup d’autres, a été pensée pour des actes commis sur le territoire national. Son application à des contenus créés et hébergés à l’étranger est moins directe.
Que faire face à ce contenu ? Guide des bonnes pratiques
En tant qu’utilisateur, il est naturel de vouloir réagir face à une vidéo choquante. Cependant, certaines réactions, bien qu’animées par les meilleures intentions, peuvent aggraver le problème.
À éviter absolument : Ne regardez pas la vidéo en entier, ne la partagez pas (même pour dénoncer), et n’interagissez pas avec (pas de commentaire, pas de « like », pas de « pouce rouge »). Toute interaction augmente la visibilité et la popularité du contenu aux yeux des algorithmes, et peut même le rendre plus rentable pour son auteur 2.
Les gestes efficaces :
Signalez directement sur la plateforme : Utilisez la fonction de signalement de Facebook, Instagram, TikTok, etc. C’est une étape cruciale pour alerter les modérateurs.
Signalez à une organisation spécialisée : En Suisse, vous pouvez contacter le service de contrôle de la Protection Suisse des Animaux (PSA) 5. Au niveau international, vous pouvez transmettre le lien à la coalition SMACC via ses organisations membres 2.
En cas d’urgence immédiate et d’acte localisé en Suisse : Contactez la police cantonale.
L’évolution législative et la pression sur les plateformes portent leurs fruits, mais restent lentes. En parallèle, la sensibilisation et la prévention progressent. En France par exemple, la loi de 2021 a introduit des stages de sensibilisation pour les personnes condamnées pour maltraitance, avec l’objectif de lutter contre la récidive 6. Une prise de conscience judiciaire qui pourrait inspirer d’autres pays.
Conclusion
La maltraitance animale sur les réseaux sociaux est un reflet sombre de notre époque, où la recherche de l’audience et l’anonymat numérique libèrent les pires instincts. Les preuves sont accablantes, qu’il s’agisse des captures d’écran de groupes Telegram ou des dizaines de milliers de liens recensés chaque année. Pourtant, face à cette économie de la souffrance, le droit national, même aussi avancé que le droit suisse, montre ses limites devant la dimension déterritorialisée du web.
L’espoir réside dans l’action conjuguée : des législations transnationales plus coercitives comme le DSA, une modération proactive et transparente des plateformes, et une vigilance citoyenne informée. Chacun d’entre nous, en refusant de devenir un vecteur passif de cette violence, participe à sa délégitimation. Le véritable pouvoir n’est peut-être pas dans le partage indigné, mais dans le signalement ciblé et le soutien aux organisations qui, comme la PSA en Suisse, luttent sur le terrain juridique et éducatif. La dignité de l’animal, principe inscrit dans la loi helvétique, peut-elle trouver une traduction dans l’espace numérique ? La réponse dépendra de notre capacité collective à imposer une éthique du regard.
Références
- https://www.lepoint.fr/societe/pattes-brisees-corps-brules-le-commerce-macabre-des-videos-de-torture-de-chats-28-08-2025-2597207_23.php
- https://www.bornfree.org.uk/news/new-data-highlights-scale-of-online-animal-cruelty/
- https://www.worldanimalprotection.org/latest/press-releases/animal-suffering-facebook-tops-the-chart-for-cruel-content/
- https://www.blv.admin.ch/blv/en/home/tiere/tierschutz.html
- https://tierschutz.com/fr/
- https://www.ledauphine.com/faits-divers-justice/2025/11/30/lutter-contre-les-recidives-la-justice-s-empare-peu-a-peu-du-sujet-de-la-maltraitance-animale
